À l’intention de certains ploucs
Par Aristide Mono
Contrairement aux hallucinations portées par quelques esprits malveillants, intellectuellement peu aguerris ou politiquement déréglés, nous ne nous sommes jamais moqués de l’âge de Paul Biya ni de son état physique. Atteindre un tel grand âge est une grâce inestimable, particulièrement dans un pays où l’espérance de vie plafonne à 56 ans pour les hommes et 58 ans pour les femmes, et c’est une chance pour un homme de cet âge de continuer à tenir. L’adversité politique ne saurait en aucun cas servir de caution au mépris d’un être humain ; nous sommes humains et profondément croyants. Il est donc inutile de dévier le débat.
Lorsque nous accentuions la pression sur la question du retour du président (en comptant les jours), nous poursuivions trois objectifs précis. D'abord, le placer face à sa propre boulimie de pouvoir : puisqu'à 93 ans, 44 ans de règne sans partage, il a tenu à arracher un autre septennat au prix du sang des manifestants, qu'il l'assume et qu'il dirige alors le pays. Ensuite, nous voulions nous assurer que ses collaborateurs, qui lorgnent son fauteuil et préparent une succession de gré à gré avec la collaboration de la France, ne sont pas en train de nous rejouer le coup de la succession Bongo au Gabon, où le décès d'Omar Bongo avait été dissimulé pendant des mois pour mieux installer le successeur. Enfin, confondre ses créatures sur la thèse du séjour non médical. Il ne s'agit donc aucunement d'une moquerie, encore moins d’une nécessité fondamentale de le voir au pays (car sa présence est égale à son absence), mais d'une vigilance républicaine indispensable face à un ordre gouvernant aux méthodes mafieuses et capable du pire.
Notre seule et grande gêne se situe dans le rapport entre son état physique réel et la lourdeur de la charge qui pèse sur ses épaules, une fonction qui devient désormais une souffrance physique tant pour lui-même que pour la République.
Sur le plan individuel, le président a du mal à se tenir debout longtemps, peine à se déplacer et éprouve des difficultés à mouvoir ses membres. Il est obligé de tout forcer pour tenter d'assurer certains gestes en public uniquement parce qu'il est chef de l'État. Face à cette peine évidente, nous posons la question : n’a-t-il pas d’autre choix que de s’imposer ce calvaire aux yeux du monde ? Ne peut-il pas s’accorder du repos et s’extraire d’exercices physiques qu’il n'honore plus qu'avec une extrême difficulté ? Cette souffrance rejaillit tout autant sur son entourage : en public, son épouse et ses collaborateurs sont obligés de surveiller rigoureusement chacun de ses mouvements. À chacune de ses sorties, la peur du pire se lit sur tous les visages, installant un climat d'anxiété collective qu'on ne voit dans aucun autre pays. Pourquoi imposer une telle torture protocolaire au lieu d'opter pour un retrait apaisé ?
La chaîne nationale, la CRTV, est réduite depuis quelques années à un cirque télévisuel aussi laborieux, stressant que déshonorant. Elle s'adonne à un jeu ridicule d'APPARITION-DISPARITION à l'écran (Il apparaît brusquement à l’écran, puis il disparaît pour réapparaître à un endroit), baladant précipitamment ses caméras ailleurs dès que le président doit effectuer le moindre déplacement pour cacher ses difficultés. Même les rares images filtrées n'ont plus rien de réjouissant.
Les absences prolongées de la scène publique et du territoire amplifient la vacance de fait notoire à la tête de l’État. La cacophonie générée par les batailles de succession vient confirmer cette vacance, désorganisant la coordination de l’appareil dirigeant et menaçant directement la stabilité politique et sécuritaire du pays. L'affaiblissement du président permet à une oligarchie du ça gâte-ça-gâte d'usurper le pouvoir présidentiel pour en faire un usage pernicieux qui non seulement approfondit la misère des populations, mais risque de nous faire basculer dans une terrible guerre civile.